Dépendances

20 Jan

J’ai longtemps cru que la vigne était sauvage, et qu’elle m’empêcherait toujours d’atteindre des rivages heureux.
Un orage incessant grondait sur ma vie sans que cela ne parvienne à laver mon ciel et ce que je savais d’elle m’attirait d’effroi :
La vigne accroche ses cuisses galbées autour du cou des hommes en naufrage et ne les lâche que quand, la crainte de perdre l’odeur de sa peau, les laisse éraflés et gonflés de son attente.
La liane roule ses bras craquelés autour de ceux qui ne bougent plus. Elle serre et on ne s’aperçoit plus, qu’un pas en arrière nous permettrait d’y voir plus clair et la laisserait apparaître dans sa condition de brindille, qui a lutté pour tourner et livrer ses grains fragiles.
On la croit légère, elle est ancrée au même endroit pour l’éternité et c’est à nous de quitter sa terre pour y retourner, une fois libéré.
Un jour, on prend de toute sa main les grains gorgés de jus et cela ne nous jette plus dans ces brumes où la conscience prend l’eau. On l’apprivoise, on l’apprend, elle ne nous colle plus aux doigts. On la comprend sans besoin d’aller voir le fond du tonneau. Elle offre ses fruits à chacun mais peu importe, elle est l’amie.
Pourtant elle continuera à me chercher partout. Je la vois frémir sous la pluie, envahir les cerveaux de son ivresse exquise, espérant que ce soit moi. Elle veut que mes bras fourmillent de nos souvenirs, elle veut couler en moi, pour que je lui revienne, rien qu’une fois.

Yo !

5 Fév

A peine février entamé, en France, chacun guette déjà de loin le début du printemps, se languit des rayons tièdes du soleil, et rêve d’un apéritif en terrasse. L’envie d’offrir cette parenthèse française à un ciel bleu va se faire de plus en plus pressante et on ira, trop tôt, greloter sur une chaise en rotin de plastique, et se dire que c’est chouette malgré tout.

L’apéro, tu dois y être, pas d’excuse, tu ne peux pas rester dîner et bien prends juste un verre. Quand tu refuses, c’est la convivialité, le partage et même jusqu’à ton appartenance au groupe, que tu jettes à la figure des compères attablés et insistants. On te le vend comme un instant de pur plaisir, moins guindé que le repas mais c’est une société miniature qui lève son verre, avec ses souvenirs communs qui se crééent, ses rituels. Essayez de ne pas trinquer et vous verrez la suspiscion se peindre sur les visages avec des couleurs aussi vives qu’au temps où l’on s’assurait par ce biais que l’autre n’avait pas empoisonné notre verre.

Alors, quand on trinque, on dit je suis des vôtres, j’aime être avec vous, partager les mêmes gestes les mêmes histoires et rire, je vous aime, un peu.

Il y a un apéritif que j’ai partagé de tout mon coeur, bien qu’il dérogeât à une règle de base.
A Saigon, on dîne d’abord, on se retrouve autour d’une bière après. N’ouvrant pas le repas, il ne peut donc pas réellement s’agir d’un apéritif, tant pis, buvons le comme si. D’autant que commencer à boire le ventre plein est une bien meilleure idée que de siffler une coupe de champagne 5 heures après une salade mozzarella.

Một, hai, ba, yo! 1, 2, 3, yo ! tout le monde trinque et relance le signal, on lève son bock à intervalle régulier en invitant les autres à nous suivre, ne bois pas dans ton coin, on est là pour partager, sans toujours se comprendre, les symbôles communs n’en sont que plus importants.
Pour accompagner la bière, on ne rigole pas avec quelques cacahuètes. Des pattes de poulet, des seiches séchées sautées, et des rouleaux de printemps, qu’on confectionne nous même au creux de notre main, au milieu de l’hilarité générale. Tu prends une galette de riz, tu l’humidifies en la passant dans un bol d’eau, tu la poses dans ta main gauche, tu mets une feuille de salade pour solidifier et dessus vermicelle de riz, pousses de soja, viande… et là tu roules (t’en as trop mis), tu essaies de rouler (la galette se déchire), quelqu’un la roule pour toi (en 2 secondes et elle est parfaite). Yo ! un peu de bière pour fêter tout ça.
Et on nous dit cette soirée ne l’oublie jamais, garde la pour toujours, nous on ne l’oubliera pas.

J’attendais de tes nouvelles

28 Jan

J’attendais de tes nouvelles. Je savais que je te retrouverai au coin d’une rue de Paris, avec la force des croyances enfantines. La même qui nous empêche de douter que le chat que nos parents nous présentent est le même que celui qui avait disparu.

Et ça s’est passé comme ça, tout à coup tu étais là, dans la lumière jaune d’une rue éclairée.
En marchant sur des pavés, aussi inégaux que nos vies, on est arrivés chez Agustina.
Tu as décidé qu’Agustina, c’était celle assise comme sur un trône, en bas, à la caisse de l’épicerie.
J’ai dit que c’était l’autre, la mère, dont les fesses étaient moulées dans les anses d’un siège en plastique, et qui parlait très fort, accrochée à un téléphone fixe gris. Je voulais te contredire, parce que tout ce temps là s’était passé sans toi.

En haut de l’escalier, un chant flamenco dechirait l’air et se précipitait dans la rue par les fenêtres grandes ouvertes. Le serveur régnait, avec l’autorité bienveillante d’une grand-mère, sur la salle du restaurant. On a commandé une paella, qui est arrivée, énorme, généreuse, recouverte d’un papier alu, dont il fallait bien recouvrir le plat une fois servis, sous peine de se faire rabrouer par le maître des lieux. Les murs remplis de souvenirs, cartes et objets religieux colorés nous arrachaient des sourires amusés et attendris. On était bien, là, à casser la carapace des langoustines et à essayer de manger tous les morceaux de chorizo avant l’autre.

Un mec, à une table voisine, a dit, tu vois t’emmènes une fille ici c’est un test si elle aime pas c’est qu’elle comprendra jamais rien faut la jeter, et toi tu allais bien avec les fleurs de la toile cirée, tu allais bien avec ma vie, c’est ce que je me suis dit.

Et puis tu es reparti et quand je passe parfois, devant chez Agustina, je pense à toi.

Matins salés

12 Jan

Rien n’est plus doux au matin que le sel. Je ne suis pas de celles qui, ouvrant leurs volets, imaginent la rosée comme de petites gouttes sucrées ou qui, dans la brume du réveil, rêvent d’un paysage en pain d’épice et sucre candy.
Il semblerait qu’à ce sujet je sois née dans le mauvais pays. Nez à nez avec un croissant, la lassitude me guette. Les frères Jacques m’ont trop de fois répété que la confiture ça dégouline par tous les trous de la tartine. Et ne me parlez pas de céréales au chocolat.
Pourquoi commencer la journée avec si peu de subtilité.

De retour de mon voyage au Vietnam, l’un des principaux sujets de ma nostalgie a été le petit déjeuner. Là-bas, on ne parle pas de l’importance de prendre un vrai repas le matin, on le fait.
A chaque coin de rue, une soupe mijote dans une marmite et attend que vous l’avaliez assis sur une chaise en plastique pour lilliputiens.
Au réveil, vous n’avez pas bu de toute la nuit et s’hydrater avec un bon bouillon est une évidence telle qu’on se demande pourquoi on ne l’a pas fait toute sa vie.
Le Phở (prononcez à peu près « feu ») est une soupe toute en relief d’épices et d’herbes. De fines tranches de bœuf cuisent directement dans le liquide chaud, rejoignant les morceaux plus épais qui se sont détendus pendant des heures au-dessus du feu, ainsi que de goûteuses boulettes. Le Vietnam fait partie de ces pays qui mélangent allégrement différentes formes et types de viande dans un même plat. Une fois que votre cerveau a accepté la possibilité, cette approche décomplexée vous ouvre des horizons infinis. Des nouilles de riz sont également plongées dans le mélange et il ne vous reste plus qu’à piocher sur la table pour ajouter une giclée de citron vert, des piments rouges, des germes de soja, de la coriandre, du basilic thaï…
Il m’a réellement semblé que ma vie était foutue (concernant le petit déjeuner j’entends, mais un peu de mélodrame ne fait pas de mal) tant que je n’aurai pas trouvé une solution pour que cela soit mon quotidien matinal en France.

Heureusement, d’autres obsessions culinaires sont possibles pour oublier celle-ci.
Comme le petit déjeuner anglais pour lequel on a le droit de commander et des oeufs et du bacon et des baked beans et des saucisses et des tomates cuites et des galettes de pomme de terre et du boudin noir. Et se resservir.
Ou mettez moi sur un tabouret espagnol, devant un comptoir au coin d’un marché et servez-moi un petit sandwich au jambon ou une part de tortilla avec un café bien noir.
Et les manaiches du Liban déroulent leur douceur dans ma mémoire. Ces galettes, recouvertes de zaatar, mélange d’huile d’olive, de thym, de sésame et de sumac pour la touche acide, vous ouvrent une fenêtre sur le pays avant même que vous ayez les yeux grands ouverts.

Il est bien possible en France de trouver des ersatz de ces petits déjeuners ou de se tartiner du fromage sur un morceau de pain en surveillant la cuisson des œufs d’un œil endormi, mais en ce milieu de week-end je vous propose une autre solution : se lever à midi pour commencer la journée avec le déjeuner.

Où est le meilleur restaurant italien de Paris ?

19 Déc

La question nous parut fondamentale entre deux palourdes et dans le flot d’un vin des Abruzzes. Le concours fut lancé, comme le verre de grappa au fond de nos gorges, dès la fin du repas.
Chacun propose son adresse, on s’y rend, on goûte,on vote et le gagnant gagne le plaisir de toutes les soirées passées ensemble. Fatigués par l’ambiance actuelle, qui met des critères et des notes sur chaque bout de viande cuisiné, la règle fut implicitement posée de ne pas en fixer.
L’adresse dont nous sortions devint le premier concurrent au titre de meilleur restaurant italien de Paris. Le Tesoro d’Italia* est un peu caché dans la rue de Paradis. J’aime leur linguine alla vongole. C’est copieux, bon, travaillé. Je ne sais pas si ce sont les rires partagés qui ont sublimés le plat de charcuterie et de légumes à l’huile d’olive qui a suivi, mais leur goût a enrobé notre palais pendant longtemps.
Le Procopio Angelo*, avec ses murs oranges, propose des spaghettis aux palourdes bonnes à aspirer le fond des coquilles. Au moment de l’addition, le débat fit rage sur le fait de savoir si un italien sympa digne de ce nom offre forcément grappa ou limoncello pour clore la soirée. Je crois que ce point a un peu injustement entamé sa côte. Le principal pour moi reste ce tartare de boeuf coupé au couteau aux herbes de la Méditerranée et balsamique. Tellement bien réussi qu’on pourrait en manger chaque jour et le trouver délicieux des semaines durant.
La Piccola Toscana* est également une épicerie, ce qui rend le décor fortement sympathique. Le patron vous met le sourire aux lèvres à force de buona sera tonitruants et d’apéritifs offerts pour que tu te sentes comme à la maison.
Tu as aimé le miel de châtaigniers servi avec le fromage ? Tu le prends sur l’étagère derrière toi et tu l’achètes.
La satisfaction des papilles a oscillé entre des raviolis ricotta truffes et carpaccio de truffe noire assez joussifs et des pâtes à l’encre de seiche décevantes sous leurs quelques crevettes.
A ce jour le Tesoro d’Italia semble être en tête mais tellement de travail nous attend encore avant de délivrer le verdict.
A suivre…

* Adresses

Tesoro d’Italia
41 rue de Paradis
75010 Paris

Procopio Angelo
21 rue Juliette Dodu
75010 Paris

Piccola Toscana
10 rue Rochambeau
Square Montholon
75009 Paris

Voyage, mange et tais-toi

15 Déc

Les gens qui voyagent sont agaçants. Ils ont à peine foulé la terre de trois chemins qu’ils tartinent leurs conversations de leur expérience et de leur impression d’avoir vu le monde par le grand bout de la lorgnette. Le besoin de mettre tout ce que vous dites en perspective avec le reste de la planète ne les quitte pas.

Je n’ai rien contre le fait que James Cook ou Marco Polo me racontent leurs tribulations.
Mais je me souviens d’un dîner dans un restaurant indien, en la plus mauvaise des compagnies. Une plat de caille était proposé et j’eus la malheur de dire que l’oiseau, épicé à l’indienne, ne me tentait pas. Une vieille sorcière, qui n’existait que par la sensation qu’elle aurait très bien pu être ailleurs, vilipenda mon ethnocentrisme.
Je passe sur ces sympathiques baroudeurs qui s’offusquent que vous ne finissiez pas votre assiette ou que vous vous serviez trop, sous pretexte que eux ont vu la pauvreté et que vraiment quand t’as été confronté à ça tu relativises tes problèmes.
Mais pourquoi gâcher des repas à nous dire que, quand même, en Italie, les pâtes sont cuisinées autrement, qu’aux Etats-Unis les hamburgers ça n’a rien à voir, que ça c’est vraiment de la fausse nourriture indienne. On se détend, on respire et on se demande juste est-ce que c’est bon là maintenant.Voilà c’est mieux.

Je remercie ceux qui, à ce point, se disent que, vu le thème du blog, je suis assez mal placée pour la ramener. Ils ont raison. Je vais même apporter de l’eau à leur moulin.
A chaque fois que je mange un sandwich libanais, je me sens obligée de préciser que, au Liban, le pain est beaucoup plus grand et que les sandwichs sont donc beaucoup plus longs. Et je demande au serveur ces petits navets vinaigrés rosis à la betterave. Il hoche la tête et dit d’un air ravi « ah tu connais toi ». Et ça me plaît.
Je prends toujours très épicé au restaurant indien. Parce que j’aime bien, mais aussi parce que j’attends de voir la tête du gars qui me scrute, rigole et m’apporte des mouchoirs (ça pique quand même) puis me dit bravo quand j’ai fini l’assiette.
Je me la raconte et je raconte tout ce que j’ai mangé partout où je suis allée.
Je suis pénible.

Un bout d’Istanbul

3 Déc

brochettes

Mon arrivée à Istanbul s’est faite en suivant les rails du trolley, engoncée dans mon sac à dos et dans la foule, qui m’a immédiatement engloutie, digérée et remise sur la voie, invisible, presque turque déjà.

Je savais qu’Istanbul cachait un ami, de ceux du temps où tout est encore à construire. Les grandes lignes des années passées se sont tracées, le long des ruelles où les bars bouillonnent de la jeunesse stambouliote qui les écume. Un immeuble ordinaire protégeait un ascenseur  aussi intrigant que simple, en ce qu’il ne comportait que deux boutons : 1 ou 5. Sans arrêt, de 18 à 30 ans, du 1er au 5ème étage, nous sommes montés sur les toits de la ville. Les minarets illuminés des mosquées perçaient la nuit qui entourait ce bar vibrant de toute sa hauteur. La bière s’épice souvent des circonstances qui l’accompagnent. Elle a le goût de ceux avec qui on la partage, de ses sentiments, de sa fatigue. J’aime la bière pour ça et celle-là fut pleine de la légèreté de l’adolescence et des voyages.

Heureuses sont les villes qui laissent les vendeurs ambulants vous proposer de quoi manger sur le pouce à tous les coins de rue. Au hasard du chemin, j’ai croqué dans un simit (pain en forme de petite couronne recouvert de graines de sésame), j’ai cru acheter l’équivalent d’un churros et l’ai découvert gorgé de miel. Au départ perdue dans de nombreuses considérations hygiénistes,  j’ai finalement goûté avec délice les moules farcies au riz réhaussées d’un trait de citron  ainsi que ces boulettes de boulgour et de viande crue épicée  dont  je raffole.

Pas très loin du bar dans les airs, un restaurant, avec des tables et des tabourets en bois, proposait un menu quasi unique de brochettes de foies grillés. Au milieu des tomates, des piments, des oignons grillés et crus et de cette salade qui ressemble à de la roquette amère. Les piques métalliques étaient immenses et nous donnaient l’impression de tricoter maladroitement la Turquie. En observant nos voisins faire glisser tous les morceaux d’une seul geste à l’aide de leur pain, nous avons pu rétablir un peu de notre dignité.

Mais j’étais sûre, à ce moment là, que je reviendrai la tricoter cette Turquie, un pas sur les toits, un pas dans les rues, et le Bosphore qui file.

Foi d’oie

26 Nov

Je me suis retrouvée dans sa ferme au détour d’une envie de foie gras.
C’est le gars qui se présente comme un travailleur rigoureux et passioné.
Ses doigts larges, qui battent l’air quand il parle, se terminent par un croissant noir de la terre qui le fait vivre. Derrière sa grosse barbe, les mots tonnent et défient à chaque syllabe. Dans un geste qui semble survoler tout son troupeau, il étale sa fierté de n’élever que des oies.
D’un air faussement étonné de l’ignorance de ses interlocuteurs, il explique la difficulté de gaver une oie, le jabot moins large que celui du canard. Il fustige ceux qui se laissent aller à la facilité d’un foie gras de canard.
Le bonhomme me guide fièrement jusqu’au champ du mais qu’il fait pousser lui-même pour engraisser ses bêtes. Autour des pieds, tuteurs naturels, les haricots s’enroulent, dans un pur style d’Amérique Latine. Ici, même les légumes n’oublient pas leurs origines.
Les haricots sont cueillis et triés sur une grande table en bois, lors de soirées douces où les conversations roulent comme les fèves sous les doigts.
Lorsque les tomates les rejoignent, nait un cassoulet qui fait se bomber le torse de notre homme.
Je suis partie sur la pointe des pieds, une boite de pâté d’oie au pélargonium du jardin dans la main, un peu rêveuse, un peu coupable.

Régression dans un avion

22 Nov

J’aime prendre mes repas dans les avions.
Autour de nous se sont installés des voyageurs de toutes sortes qui n’auront bientôt plus d’importance.
On a vu passer ceux dont les yeux vont et viennent entre les rangées, à la recherche fébrile de leur numéro de siège, la souche de leur billet serrée dans la main, soulevant régulièrement un coin pour vérifier le chiffre, avec les précautions d’un joueur de poker. On a repéré les habitués et les faussement détachés, les nerveux qui vérifient l’étanchéité des fenêtres et la forme des ailes.
Lorsque l’avion ne touche plus terre, ils réalisent que le prochain évènement de leur vie est le choix du menu.

On ne se rend pas compte que l’art culinaire dans les airs est difficile. L’altitude diminue notre sens du goût et la pression rend la nourriture plus fade. Mais certaines compagnies relèvent le défi, pour moi, pour qu’au dessus des nuages, mes papilles se croient sur terre.

Je me trouve, impuissante, à 10 000 mètres au dessus de chez moi, dans un état semblable à celui de l’époque improductive où je n’étais qu’une enfant. Cette époque où vous ne vous souciiez de rien, et où l’idée ne vous effleurait même pas que votre mère ait pu oublier de vous glisser un goûter ou un déjeuner pour le voyage.
Me voilà ceinturée, assise sur ma chaise haute (très haute), prête à me faire nourrir.
Il est même autorisé de regarder la télé en mangeant, un paradis sous fuselage.
Le temps m’appartient totalement, il est suspendu, toutes les communications sont coupées, personne ne peut m’appeler, relancer, sonner, visiter, délices misanthropes infinis. Mes démons se sont accrochés aux ailes un moment, puis ont lâché prise. Je ne peux plus ouvrir facebook comme on gratte un bouton de varicelle, compulsivement, sans y penser.
Une seule question reste. Du Bahreïn à Bombay, voulez-vous un menu végétarien ? Entre Paris et Istanbul poulet ou poisson ? Je pioche dans le houmous, croque un poulet thailandais, respire un dessert inconnu. Je choisis un film et appelle l’hôtesse, comme du fond de mon lit autrefois, parce que j’ai un peu froid et que je voudrais encore un verre d’eau.

Café bouillu, café foutu

29 Oct

J’ai un certain nombre de certitudes concernant le café. Notamment sur ce qu’est un bon café.
Un bon café on l’attend et on l’entend.

Chaque jour, mon père dévissait la cafetière italienne, et les claquements métalliques m’annonçaient que le café moulu allait rejoindre le filtre. Une fois posée sur le gaz, nous l’attendions, en écoutant le chuintement des flammes.
Un léger gargouillement annonçait enfin le début du processus. L’eau se précipitait dans la cheminée en grondant, jusqu’à s’apaiser, lorsqu’elle s’était imprégnée de chaque grain et que mon père avait éteint le feu. Nous nous écriions alors « le café est arrivé ».
C’était le meilleur café, celui qu’on laisse bredouiller à côté de la cocotte dans laquelle le lapin a côtoyé les oignons et les carottes avant de rejoindre la polenta.

J’ai toujours laissé les cafés lyophilisés à ceux qui rêvaient qu’en l’an 2000 les repas seraient encapsulés entiers ou réduits en poudre.
J’ai parfois effleuré les cafetières électriques, malgré leur bruit de tambour de lave linge qui se vide, car elles ont le mérite de la générosité et aiment préparer du café pour toute la maisonnée et les copains de passage.

Plus tard, j’ai découvert d’autres cafés qui prennent leur temps.

Des macédoniens m’ont présenté le café macédonien, des libanais le café libanais… il a bien fallu se rendre à l’évidence, tout ça n’était que café turc et turc café. Une vaste histoire d’Ottomans sur laquelle on ne s’étendra pas ici. Tous utilisent une petite casserole haute et au long manche, dans laquelle l’eau doit avaler plusieurs fois le café. Puis on le verse doucement dans de toutes petites tasses sans anses et on aspire, parfois bruyamment, pour laisser le marc au fond et ne garder en bouche que ce liquide fort, qui enrobe le palais.

Le café vietnamien fait également partie de la famille des cafés lents. On y ajoute fréquemment lait et/ou glaçons. La cafetière se pose directement sur la tasse qui est souvent un bock à bière. Je pose un point d’interrogation sur cette pratique, soit dit en passant. Puis un système de quasi goutte à goutte délivre le nectar. Il impose son rythme et se boit forcément tranquille et apaisé.

Quoi d’autre ? Je n’ai pas parlé de ces machines qui s’allument quand elles sont prêtes et dans un vrombissement de marteau-piqueur crachotent la juste dose dans votre tasse ? Ah bon ? Tiens.

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